Bartasses et Saucisson

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bartasser /baʁ.ta.se/ : Sortir des itinéraires normaux, avoir des difficultés pour arriver à destination...

Arête de Coste Rouge à l'Ailefroide: Acte I !

Une longue chevauchée sur une arête, loin dans l’Oisans sauvage, qui mène à l’un des plus hauts sommets des Ecrins… De quoi attiser l’imaginaire de notre jeune cordée d’alpinistes tout justes débutants ! Mais c’était il y a quelques années, et si le sujet redevient d’actualité avec Yoyo cette année, c’est pour s’y intéresser sérieusement !


coste rouge

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Début Juillet, Yoyo me reparle de cet itinéraire qu’il a bien envie de faire. Et ça tombe plutôt bien parce que moi aussi ! Du coup l’idée se transforme vite en projet, lequel n’attend donc plus qu’un créneau météo pour se concrétiser. Timide, une brèche semble se dessiner dans l’enchainement des perturbations de cet exemplaire mois de Juillet, et il se pourrait que de samedi midi à dimanche midi les rayons du soleil parviennent jusqu’à l’écorce terrestre. L’envie d’aller en montagne, plutôt forte après cette période de sevrage, et la perspective d’une belle course suffisent à faire de cette éclaircie le magnifique créneau météo que nous guettions. Du coup, on part quand même déjà avec un handicap, il faut le dire.

Yoyo et bien motivé, et cette fois c’est plutôt moi qui le sent moyen. La course est longue, nous avons prévu de bivouaquer vers mi-parcours. La météo moyennement optimiste et encore plus moyennement certaine de ses prévisions me renforce dans ma conviction que l’on est plutôt pas dans le bon sens… Le départ est fixé pour vendredi soir. Après le match. Et là s’en est trop. Une tête de Hummels à la 13ème minute envoie par le fond nos rêves de coupe du monde. Et mon moral par la même occasion. L’improbable victoire du Brésil face à la Colombie (je verrai le but depuis la voiture, sur l’écran géant du spar d’Ailefroide pendant que yoyo va acheter du pain) n’est pas pour m’aider à remonter la pente. Cerise sur le gâteau, une fois couché dans la tente sur le bord de la route, une petite musique commence à nous bercer : « tap-tip-tap petite pluie d’avril, tom-be du ciel en jolis di-a-mants ! » * (je vous l’accorde, nous sommes en juillet, mais grosso modo c’est la même mélodie. Faites-y attention, vous verrez.) C’est le pompon ! Pour moi c’est sûr, c’est comme si on était déjà rentré à la maison…

Croyez-le ou pas, au moins j’ai super bien dormi ! Un peu plus motivé que la veille (le ciel presque bleu n’y étant pas pour rien) nous quittons le parking du Pré de Madame Carle, direction un coin que l’on ne connaît absolument pas tous les deux : une belle ballade de 4h sur le glacier noir jusqu’au col de Coste Rouge, départ de l’arête. L’occasion d’observer pour la première fois ces grandes faces nord mythiques : Pelvoux, Pic sans Nom, Ailefroide… Encore toutes saupoudrées de neige elles sont impressionnantes ! Le glacier est encore un peu en neige ce qui facilite particulièrement la progression (à la belle saison -les années où elle existe- ce glacier a la particularité d’être entièrement recouvert de pierres, ce qui le rend assez désagréable à parcourir… Un mal pour un bien dirons les plus optimistes). Comme prévu, 4h après notre départ du parking nous arrivons au col. Jusqu’ici le temps semble tenir, même si quelques beau cumulus se gavent déjà d’un air humide réchauffé par notre astre chéri et gonflent copieusement. Pause pic-nic, nous en profitons pour regarder l’attaque, et le paysage. Devant nous ce magnifique panorama du glacier noir dont on ne se lasse pas, et derrière nous…. Ô sainte merde Dieu ! Derrière nous la crasse qui arrive du sud, une armée de nuage gris, noirs, menaçants, progressent en rasant les cimes, les léchant de leur abjectes langues, les gobant parfois et se rapprochant inexorablement. Notre arête semble être le dernier rempart qui les empêchera de marcher, victorieux, sur le pré de Madame Carle. Et nous, nous somme dessus. Pire, nous avons prévu de monter sur sa plus haute tour, et d’y rester. Malheureux hobbit qui ont l’audace de défier Sauron. Bref, ça sent la maison non ? Non, fidèles à l’adage « c’est devant le mur qu’on le voit le mieux », et étant un peu myope (ou un peu bornés) on décide tout de même de commencer, en se fixant un point de dernière décision à la prochaine brèche. Là-bas, il faudra prendre une décision : poursuivre, en prenant le risque d’un très mauvais bivouac et d’un dimanche (au mieux !) problématique, ou sonner la retraite, quitter la muraille et aller se réfugier en vallée…


Me voilà donc parti, bille en tête, bien décidé à aller voir comment ça se passe plus loin. La grimpe déroule, et en moins d’une petite heure nous voilà au moment de la décision. Nous sommes plutôt en avance sur l’horaire. En revanche le temps ne s’améliore pas, le plafond est encore descendu et un vent du sud bien établi pousse vers nous des nuages toujours plus nombreux. Ici le rocher est sec, mais plus haut, là où l’arête se redresse, la neige tombée récemment est bien présente. Les difficultés en seront-elles augmentées ? Le bivouac sera-il inconfortable au possible ? Et surtout… Qu’adviendra-t-il de la météo ? Le moral, et la confiance sont remontés en flèche après cette agréable partie de grimpe : attention, je me prends au jeu, alors qu’il faut rester objectif. Et objectivement, ce mauvais temps est un point noir pour ce genre d’aventure en terre sauvage (le téléphone ne capte qu’à Ailefroide… Pas le sommet, le village, tout là-bas dans la vallée !). Prudence est mère de sureté, Sagesse, tout ça… Finalement on ravale notre envie, et signe ici le demi-tour. Décision sur le fil, une simple éclaircie aurait pu faire pencher la balance dans l’autre sens. Mais le jeu n’en vaut pas la chandelle, on reviendra ! Yoyo démarre, je le suis. « Yoyo c’est pas une éclaircie ? Si, si regarde ! » A non… « Et là regarde ! » Non plus… Dur de se convaincre qu’il faut renoncer…

Après une longue descente du glacier, nous voilà au bivouac des Balmes de François Blanc. Nous décidons d’y rester, pour au moins profiter de l’ambiance, de tout le bardas que l’on a baladé toute la journée, et rentabiliser un minimum les litres de mazout brûlés pour venir jusqu’à ce bout du monde. En se couchant, on se prendrait même à prier pour se réveiller sous la pluie (il faut vraiment vouloir y croire, étant donné que de vraies éclaircies se sont dessinées depuis que nous avons repris pied sur le glacier).

Au milieu de la nuit ça farfouille à côté de moi, je me redresse :
«
-ça va yoyo ?
- attends y’a des fourmis ! (il est à 4 pates sur son tapis, trifouille sa veste qui lui sert d’oreiller)
-de quoi ??
- … …. nan nan t’inquiètes, rendors toi
- … hum. OK.
»
Ahah ! Sacré yoyo ! Il avait rêvé que des fourmis était venue pour nous piquer notre bouffe et lui montaient sur la tête ! Au moins, on s’est marré en en reparlant au réveil ! Un peu moins en voyant le temps. Dehors, la tempête de ciel bleu fait rage. Un bleu uniforme, dans lequel se découpent parfaitement les plus hauts sommets. Le genre de bleu qui annonce des journées magnifiques en montagne, à grimper sur du rocher chaud… Sauf quand tu es encore au bivouac à 9h du mat, et que tu as pris un but la veille.

Avec le recul c’était bien sûr la bonne décision. Le temps n’était franchement pas engageant, la retraite en cas de mauvais temps pas évidente dans ce terrain, le sommet encore loin, la descente du somment encore délicate, nous étions isolés, dans un vallon sauvage… Reste que ça reste en travers de la gorge lorsque l’on est frustré d’alpi depuis longtemps. Mais en montagne comme ailleurs, la frustration ou la fierté sont rarement les arguments qui doivent peser dans un choix. Ici le choix de renoncer, choix difficile, mais souvent salutaire**. Il fait partie du parcours de montagnard d’apprendre à le faire !

Coste Rouge ! Dis-toi bien qu’un Acte I appelle à une suite… Rira bien qui rira le dernier mon pti.

*Ceux qui ont eu une enfance reconnaîtront une des premières chansons de Bamby. Pour les autres, révisez vos classiques ! Qu’allez-vous apprendre à vos enfants sinon ? Vous voulez voir le monde bruler ?

**De retour au Pré, nous avons regardé la météo affichée sur la porte de la cabane du parc. Malin, mais si on y avait pensé en partant, nous aurions lu que le ciel devait s’assombrir, les cumuls s’étaler dans l’après-midi pour se désagréger en soirée et finalement disparaître complètement dans la nuit… OK leçon retenue, je crois que le clou est assez enfoncé dans nos têtes de bois : la prochaine fois on regardera la météo du parc !