Bartasses et Saucisson

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bartasser /baʁ.ta.se/ : Sortir des itinéraires normaux, avoir des difficultés pour arriver à destination...

Face Nord-Est du Pic Coolidge, Voie Bonatti (1955)

Ce mois de Juillet nous sommes allé deux fois nous promener sur le glacier noir, avec notamment un bivouac aux balmes de François Blanc. Et donc tout le loisir d'observer cette pente de neige suspendue, défendu par un grand socle rocheux, et qui emmène le regard directement au sommet du pic Coolidge. Juste en face de l’énorme face sud de la barre des Ecrins.


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La face NE du pic Coolidge. La voie bonatti remonte le pilier, puis la pente de neige, pour enfin sortir par les rochers (mauvais!) juste sous le sommet. J'ai préféré la variante de sortie qui sort par les pentes de mixte (variante Keller)

Après m'être renseigné sur cet itinéraire, l'idée m'est venue qu'il semblait tout indiqué pour une escapade en solitaire: des difficultés rocheuses raisonnables et surmontables seul, une pente de neige à l'inclinaison elle aussi raisonnable, et une descente (et une approche) qui ne présente pas de risques objectifs, d'autant que je commence à connaître un petit peu le secteur. Une idée de ce genre est toujours l'occasion de se poser honnêtement la question: à quel point est ce que je me sens à l'aise en montagne ? Notre récente virée à l'Ailefroide s'était très bien passée: les difficultés rocheuses ont étés vites avalées, sans avoir eu le sentiment de devoir s'employer, mais plutôt naturellement, et fluidement... Oui, mais au point de pouvoir enlever la corde sans arrière-pensée ? Bizarrement, une fois ce lien défait le vide devient omniprésent, même les pieds bien à plat sur une plateforme confortable... Une idée de ce genre donc, est l'occasion de s'interroger. Mais c'est lorsque l'occasion de la réaliser se présente qu'elle prend tout son poids. Et d’un coup les certitudes issues de toutes considérations objectives vacillent.

La semaine a encore une fois cette année été passablement maussade, et Guillaume a préféré aller profiter du soleil méridional plutôt qu’attendre une hypothétique éclaircie dans les Ecrins. Pourtant l’accalmie de jeudi et vendredi semble annoncer de belles perspectives en montagne. Et ce projet de voie Bonatti qui me trotte dans la tête. La décision est prise, j’irai profiter du beau temps au pré de Madame Carle. Mais pas de pression pour le moment, j’y vais plutôt pour voir : si la face est en bonne conditions, j’irais peut être plus loin ; et l’idée d’aller bivouaquer au col de la temple si l’envie de s’engager dans la face me quitte me séduit tout autant.

A 11h30 la voiture est chargée, direction Briançon, par cette route longue et fastidieuse (d’autant plus quand on la parcours plusieurs fois dans le mois !) du col du Lautaret. Vers 15h, le sac alourdit du matériel de bivouac, je me mets en marche vers la moraine du glacier noir. De là le point de vue est idéal pour observer la face : la neige ne semble pas avoir trop reculé, les conditions paraissent bonnes, les jambes sont en forme et la tête aussi : tous les feux sont au vert et l’envie d’aller voir de plus près me démange. La décision est prise d’y aller tout de suite : il me reste suffisamment de temps pour sortir de la voie avec la lumière du jour, et il sera d’autant plus agréable de parcourir le pilier lorsque l’on voit le rocher ! Sitôt descendu la moraine je dépose matelas, duvet et le supplément de nourriture : ce soir il me faudra redescendre jusqu’ici au moins si je veux bivouaquer avec un minimum de confort !


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Ona tout le loisir de regarder le pilier pendant l'approche, même s'il n'est pas évident de voir où passer! Impossible aussi de ne pas regarder la pointe Puisseux.

Il est environ 17h lorsque j’arrive au pied de l’attaque. La rimaye passe sans trop de difficultés visiblement. Mais alors que je suis en train d’observer l’itinéraire et le rocher, une grosse purge se déclenche et vomie son flot de neige sale et de pierres sur la droite du pilier. Le gros nuage qui protégeait la face des rayons du soleil depuis le début de l’après-midi semble avoir failli l’espace d’un instant. Une pierre qui s’est délogée des pentes supérieures vient de me passer au-dessus de la tête en sifflant. Renoncer, continuer ? Il va falloir se décider, et ne pas rester planté là. L’itinéraire passe sur la gauche, plus à l’abri des chutes de pierres, et le nuage est toujours bien planté au-dessus du pic. J’y vais.

Les premiers pas sont fébriles. Trouver les prises de main rassurantes, placer les pieds, retrouver cette gestuelle naturelle et bien ressentir le caillou, trouver ses repères. Peu à peu la machine se lance, l’esprit est concentré, rasséréné. En louvoyant correctement et en cherchant toujours le plus facile on s’élève rapidement. De-ci de-là quelques relais semblent indiquer que je suis sur la bonne route. La règle que je suis fixé est d’être capable de descendre tout ce que j’escalade, sans hésiter. J’ai tout de même dans le sac un petit brin de corde et quelques pitons, afin d’éviter de me retrouver dans une mauvaise situation. Finalement l’escalade se déroule sans problèmes, et c’est en à peine une demi-heure que j’arrive au pied de la pente de neige : super timing, qui me laisse une confortable marge pour sortir avant la fin du jour. Je m’octroie quand même une petite pause pour faire le plein d’eau, manger un morceau et profiter de l’ambiance, quelques centaines de mètres au-dessus du glacier que je traversais une heure auparavant.


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Fiou, On souffle! Changement de terrain, balles neuves. Le glacier est bien bas tout à coup!

La première partie de la pente de neige défile vite, et se redresse petit à petit avant de venir buter sur une partie mixte qu’il faut négocier en gardant les crampons. Après celle-ci la pente se redresse encore. Les jambes commencent à chauffer, et voilà que sous la neige, la glace fait son apparition. Il semblerait qu’il est temps de ranger le bâton et de s’armer d’un deuxième piolet… Ce changement de conditions, difficilement appréciable depuis le bas, va considérablement se faire ressentir sur la vitesse de progression et sur l’état de mes mollets ! De par les effets de perspective et la glace qui force à plus d’attention, la petite pente finale qui semblait n’être qu’une formalité n’en finit plus. Enfin les rochers, une dernière zone de mixte appellant à toujours autant de vigilance à cause de la mauvaise neige et du mauvais rocher, et, enfin, la corniche sommitale, la pente qui se couche…. Et la sortie de la face ! J’exulte, un crie de libération éclate et je sers le poing ! 3h30 après avoir pris pied sur le rocher, l’esprit se libère enfin, la tension et les muscles se relâchent.


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La Deuxième partie de la pente de neige, rapidement en glace et interminable! Heureusement que l'on a l'excuse de regarder le paysage pour reposer les mollets.

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Enfin au pied de cette corniche que vois depuis si longtemps, ça y'est !

Je me tiens debout, emplie d’un bonheur béat et d’un calme plein. Je reste quelques instants à ce col, à observer tantôt la face sud des Ecrins, devenue énorme, raide et majestueuse au fur et à mesure que je m’élevais, tantôt les nuages qui défilent au col de Coste Rouge. Il est 20h30 et une lumière orangée, teintée de rose et de rouge beigne les montagnes, se reflétant sur les nuages bas. Les glaciers semblent être en feu. Il commence à se faire tard, et ce magnifique spectacle augure de la fin inéluctable de la journée et de sa lumière. Etant donné que la première partie de la descente jusqu’au glacier n’est pas triviale, la passer en étant toujours accompagné d’un minimum de clarté est préférable : à peine repus du paysage et du bonheur d’être là-haut je replonge sur la voie normale, sans prendre le temps de parcourir la courte arête en rocher facile menant au sommet du pic. Mais aujourd’hui l’essentiel n’était pas dans le sommet, mais bien dans la voie.


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Le ciel prend feu. Et moi, je suis heureux!

Tout s’est très bien passé jusqu’ici, et il est plus sage de se consacrer à la descente. L’itinéraire jusqu’au col de la Temple est facile mais très agréable à parcourir : j’y reviendrai probablement, afin d’aller rendre visite à ce Coolidge auquel j’ai fait faux bond aujourd’hui (et pourquoi pas avec Marion ?). Le couloir pour descendre sur le glacier est le dernier moment délicat. Les pierres instables, la crainte de se tromper d’itinéraire et de s’embarquer dans un couloir dangereux, couronné par la nuit qui me rattrape font remonter un petit peu la tension. Je prendrais finalement pied sur le glacier sans encombre.


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Dernier regard vers le Pic Coolidge que j'abandonne pour ce cette fois. Et la barre, toujours aussi grande!

Commence alors une longue, très longue errance sur le glacier noir. Le faisceau de la frontale balayant soigneusement mon environnement et les quelques crevasses évitées, la pente de neige se termine, laissant place à un mélange de pierriers et de neige humide. En l’espace de quelque pas, on passe d’une zone portante à un véritable marécage neigeux, les pieds enfoncés dans une soupe de neige qui n’a que suffisamment de consistance pour supporter son propre poids. Vite je me précipite vers les ilots de pierre pour éviter de finir avec les pieds définitivement trempés ! La marche sur ce long et plat glacier devient vite mécanique. Les automatismes prennent le relais de la tête pour guider les pas dans ce champ de pierre, assistés dans leur tâche par le court pinceau lumineux de la lampe. Enfermé dans cette petite bulle de lumière au milieu de l’obscurité, l’esprit se laisse rapidement bercer par la monotonie de la marche et se perd à divaguer, faisant oublier la fatigue des jambes. Afin de se reposer et de s’orienter un petit peu dans cet océan minérale je m’arrête parfois sur un gros rocher, lumière éteinte. Assis là, entouré de ces grandes faces noire et sous les quelques étoiles qui échappent à la couverture nuageuse, il fait bon. L’envie de rester planté là, sans rien faire, et attendre l’arrivée des premières lueurs du jour m’assaille. Mais il faut continuer à descendre. Rejoindre le bas du glacier. Trouver le matériel déposé plus tôt dans la journée. Remonter sur la moraine. Et essayer de trouver du réseau, pour prévenir que je vais bien, que tout s’est bien passé et que je suis heureux. Tout ça est encore loin, je me remet donc en marche. Mille fois l’impression dans ce noir d’encre d’arriver au verrou glacier, et mille fois se rendre compte qu’il reste une nième crête de pierre à franchir. Parfois un petit cairn trône sur un cailloux, rassurant le capitaine du frêle esquif, balloté de vague de pierre en vague de pierre, qu’il est sur le bon cap, celui du retour au port. Au sommet d’une des multiples crêtes rocheuses franchie cette nuit, je regarde à mes pieds. De l’herbe, des fleurs, de la terre, premiers indices du retour à la vie. Je regarde autour de moi les faces qui me surplombent : cette fois plus de doute, je suis arrivé sur la moraine ! Le hasard et un petit peu de flaire m’ont guidé à l’endroit même où j’étais descendu sur le glacier cet après-midi, à quelques dizaines de mètres de mon matériel de bivouac. Un rapide aller-retour règle ce problème. Il ne reste plus qu’un objectif avant le repos : commencer à descendre la moraine pour rassurer ceux qui veillent sur moi. Toujours noyé dans le noir je suis encore une fois déboussolé et passe le bivouac des Balmes sans m’en rendre compte. La gorge sèche de n’avoir pas bu depuis le début du glacier, j’entends enfin le ruisseau en contre bas et m’y précipite. L’eau fraiche revigore, enfin ! Finalement à minuit et demi, toujours sans avoir trouvé de réseau et étant toujours sur la moraine, je jette l’éponge, ou plutôt mon bivouac. Je m’arrête là pour ce soir, au milieu du chemin sur un coin de verdure. En quelques minutes je suis dans mon duvet, le réchaud ronronne et les lentilles tiédissent. Ça y’est, c’est fini. J’ai concrétisé cette idée qui me trottait dans la tête. Tout s’est passé comme prévu. Pas de frayeurs, pas de regrets, pas de risques inutiles. Et maintenant le bonheur d’être là, au milieu de la nuit, le cœur léger et le corps lourd, avec la montagne et les souvenirs de cette aventure comme seules préoccupations.


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Petit dej au bivouac, et réveil difficil quand même...